EVENTS - XVIII International Conference - Une Société dépressive?

 

UNE SOCIÉTÉ DÉPRESSIVE?

Introduction

La société peut-elle être dépressive ? Telle est la question qui se pose face au titre provocateur qui a été donné à ma conférence. La société peut-elle se déprimer comme le ferait une personne qui doute d’elle-même, désinvestit la réalité, est asthénique et mélancolique ? La réponse s’impose d’elle-même : ce sont les personnes qui se dépriment et non pas les sociétés qui sont à l’image de leurs membres. C’est donc moins la société qui est dépressive que les hommes qui, à son contact, décompensent lorsqu’ils ne parviennent pas à investir la réalité.

En revanche, nous savons, en psychiatrie sociale, que la société produit des pathologies sociales qui ont des répercussions sur les personnes selon l’état de chacun. L’individualisme, le chômage, le divorce, l’insécurité, l’absence d’une réelle éducation, le manque de transmission du savoir, de culture, de la morale et de la vie religieuse et la négligence des normes objectives pour le relativisme éthique ne peuvent qu’affaiblir et fragiliser les personnalités par manque d’enracinement et de stabilité dans l’existence. La société peut ainsi amplifier des troubles dépressifs.

Au cours de cet exposé nous examinerons les questions suivantes :

1 – La solitude dépressive entre maladie et problèmes existentiels

2 – Un monde sans limites

3 – Un sentiment d’impuissance

4 – Une implosion psychique

5 – L’angoisse de vivre

1 – La solitude dépressive : entre maladie et problèmes existentiels

Le développement des états dépressifs dans le monde contemporain est devenu préoccupant. Mais avant d’en définir leurs enjeux, il faut préciser ce que l’on veut dire en parlant de dépression.

En effet, pour que l’on puisse confirmer, au sens médical, l’hypothèse d’une dépression chez une personne, il faut qu’elle soit de durée et d’intensité qui entraînent des symptômes constatables : une douleur morale, un doute de soi, un rejet de la vie, des fonctions mentales ralenties, des ruminations tristes, un dégoût alimentaire, une altération du sommeil, une lassitude physique, un isolement relationnel, un discours négatif, une anxiété constante, des pleurs, une incapacité à exercer son travail et à assumer sa vie familiale. Dans ces conditions, il est important que la personne accepte de se soigner. Le recours aux antidépresseurs ou à d’autres traitements voire à la psychothérapie lorsqu’elle est particulièrement indiquée, sont des moyens qui permettent de retrouver la santé. En revanche, on ne peut pas attribuer la guérison à la simple prise d’un médicament. Il y a aussi, dans bien des cas comme en témoignent l’expérience de dépressifs et la littérature, un sursaut intérieur qui amène le sujet à se dégager du climat délétère dans lequel il se trouve.

C’est pourquoi il faut distinguer plusieurs types de dépression.

La dépression endogène est liée, comme on le suppose sans en apporter encore la preuve, à l’équilibre de la biologie du cerveau qui pourrait conditionner l’apparition d’états mélancoliques. Les névroses d’angoisse et les troubles bipolaires de l’humeur que l’on nommait auparavant psychose maniaco-dépressive se retrouvent souvent dans une famille sur plusieurs générations. Mais la question reste posée afin de savoir quelle est la part de l’incidence biologique, de l’identification, des résistances personnelles aux frustrations et aux échecs de la vie et de l’environnement. La question reste largement ouverte car jusqu’à présent on n’a jamais pu démontrer un défaut génétique précis à l’origine des troubles de l’humeur. Il s’agit sans doute d’une subtile conjugaison, la question demeure complexe. En effet, nous observons, dans certains cas, des personnes qui réagissent plus que d’autres pour se libérer de l’handicap dépressif. Cette attitude manifeste que la personne n’est pas systématiquement réduite à ses déterminismes.

La dépression peut-être également réactionnelle et s’organiser à la suite de problèmes tels qu’un déménagement, une perte d’emploi, un échec, une crise conjugale qui appelle une évolution commune des partenaires, un décès, un divorce, le passage à un autre âge de la vie, etc. Il s’agit souvent d’un épisode douloureux de l’existence qui reste passager et qui peut être dépassé. Les gens ont tendance à vouloir médicaliser les différents problèmes de l’existence au lieu de reconnaître que chacun peut vivre des événements douloureux et difficiles à assumer sans pour autant être dans une dépression caractérisée.

Enfin, il y a une autre forme de dépression, plus subtile, qui est souvent l’expression d’une crise existentielle qui apparaît parfois à l’adolescence, lors de la crise du milieu de vie et au début de la vieillesse. La vie apparaît sans finalité et sans signification avec un sentiment d’échec et d’impuissance. Le sujet se trouve perdu et ne sait plus très bien comment assumer son existence. Il est triste et sans goût pour vivre. Ce type de dépression existentielle semble se répandre, comme à d’autres périodes de l’histoire, à travers la difficulté de donner un sens à sa vie.

La mélancolie et les états dépressifs, au sens médical où nous l’entendons aujourd’hui, ont toujours existé et traduisent sans doute des perturbations de la biologie du cerveau et du psychisme. La crise existentielle qui provoque un mal de vivre est aussi inhérente à la condition humaine et résulte des multiples questions auxquelles une personne est appelée à trouver des réponses avec le soutien de la société et de l’Église en particulier.

2 – Un monde sans limites

Aujourd’hui, la personne se retrouve le plus souvent seule avec elle-même dans une société qui lui fait croire que tout peut se décider uniquement en fonction de son expérience, de ses exigences subjectives et de son intérêt du moment. Ainsi, l’enfant serait le maître de sa propre éducation au détriment des transmissions nécessaires. Chaque adulte deviendrait le magistère de la vie et de la mort en décidant de l’avortement, du suicide ou de l’euthanasie en dehors du droit naturel, c’est-à-dire des valeurs universelles et du bien commun de l’humanité. Ce sont souvent des réponses de mort qui sont proposées face aux situations difficiles, voire dramatiques de l’existence. Nous sommes dans l’inversion même des valeurs de la vie dans un climat paradoxal dans lequel on milite, avec juste raison, contre la peine de mort et, en même temps, on revendique le droit de tuer des enfants en gestation, des malades et des infirmes au nom du droit de « mourir dans la dignité ». Cette revendication de la mort provoque des effets collatéraux sur la société qui en vient à dévaloriser la vie dans la psychologie de ses membres et en particulier chez les plus jeunes.

Notre univers intellectuel laisse entendre que tout est possible : que nous serions dans un monde sans limites, et qu’il revient à chacun de faire et de décider uniquement selon son désir. Ce qui a pour conséquence de magnifier l’individualisme mais aussi de risquer de voir la personne paralyser ses désirs devant un tel pouvoir de toute puissance.

Le contexte socioculturel favorise le mal de vivre et la dépression existentielle comme je l’avais analysé dans un de mes livres, publié en France en 1993, et qui portait pour titre Non à la société dépressive aux éditions Flammarion. Je montrais dans cette étude que le milieu n’étant plus porteur, chacun devient sa propre référence. La société valorise ainsi l’individualisme, c’est-à-dire le sujet qui se donne un projet personnel (ce qui est en un sens positif) et qui fixe lui-même ses références (ce qui pose de nombreux problèmes). Mais lorsque la personne ne parvient pas à être dans ce modèle individualiste, elle risque de se dévaloriser, en exprimant un sentiment d’échec. La liberté individuelle, la séduction dans les relations sociales, la volonté de donner une bonne image de soi, l’identification à la jeunesse et le rejet des moindres signes de vieillissement sont devenues des références. Toutes ces obligations sont plus contraignantes que les normes sociales et les règles morales qui inspiraient les comportements et permettaient à chacun de créer son style en se socialisant.

La société marchande détourne également le sens du bonheur en laissant croire qu’il est finalisé dans la consommation, la possession des biens et la réalisation de tous les désirs. Elle favorise une confusion entre le bonheur et le bien être, ce qui n’est pas la même chose. Les politiques, les campagnes publicitaires et les émissions de télévision promettent le bonheur dans des satisfactions immédiates. Le bonheur est non seulement un droit mais il est aussi une obligation. Il faut être heureux, dynamique et réussir ; tels sont les critères de sélection pour la vie professionnelle. Celui qui ne parvient pas à entretenir cet état est mis à l’écart de la vie sociale. Il s’en prend à lui-même, se dévalorise et pense qu’il n’est pas à la hauteur de ce que l’on attend de lui. La société tend ainsi à remplacer la culpabilité psychique et la notion de péché par le mépris de soi.

Pour entretenir une ambiance euphorique, on va même jusqu’à créer de nouvelles fêtes commerciales alors qu’elles sont vides de signification et d’un rituel structurant. Ces fêtes ne célèbrent rien de l’histoire de la société et ne contribuent pas au lien social puisque les personnes se rassemblent ponctuellement pour s’autocélébrer à travers le prétexte d’un événement artificiel dans les cités urbaines (la fête de la nuit blanche, la fête de la musique, la fête de la science, la fête du patrimoine ou encore la sinistre fête d’Halloween qui vient cultiver les peurs les plus imaginaires et enfermer dans les régressions, etc.). Pendant ce temps, on néglige les fêtes du calendrier, qu’elles soient religieuses ou civiles, comme si nous devions oublier notre histoire et l’apport du christianisme à nos sociétés. Ainsi la société a-t-elle un rapport dépressif à ce qui la fonde et la construit, en ayant honte de ses origines.

Dans un monde sans limites, qui brouille ses propres repères qui existent mais dont on refuse de s’inspirer pour organiser la vie, l’angoisse et les états dépressifs ne peuvent que se développer. Les productions cinématographiques et télévisuelles, les romans mais aussi la plupart des jeux vidéo pour les enfants et les adolescents sont illustrés en majorité d’images régressives, morbides, criminelles et catastrophiques. L’imaginaire individuel est imprégné par ces modèles qui ne sont pas sans conséquence sur les personnes et sur le lien social. Il ne s’agit plus d’avoir une espérance, de travailler pour construire un monde meilleur, de savoir pardonner et de se renouveler mais de s’orienter vers un avenir de cauchemars. Le monde occidental n’est plus porté par les philosophies illusoires des Lumières qui promettaient le progrès et le bonheur de l’homme libéré de la nature et de Dieu. Dégagé de ces idées qui ont échoué, l’homme retrouve ses angoisses existentielles lorsqu’il méconnaît le sens de son destin. Le discours actuel est celui de la peur qui nous décrit un univers dans lequel il faudra se méfier de tout. Il favorise la violence, la calomnie et la mise en procès en permanence des uns et des autres. La culture contemporaine ne sait plus réfléchir sur le sens de l’angoisse, de la culpabilité, de la souffrance et du mal inhérent à la condition humaine. Ce malaise dans la civilisation entraîne les personnes à se plaindre de la vie et des autres en judiciarisant leur existence. Il faut toujours chercher un coupable, le juger, le condamner et le transformer en bouc émissaire. Le christ nous a pourtant libéré de cette vision primaire de la faute et de la culpabilité.

Si l’avenir a toujours été incertain pour l’homme, il est maintenant devenu inquiétant avec le sentiment que la maîtrise des conséquences de l’action humaine sur la vie terrestre va lui échapper et produira des effets néfastes sur les générations à venir. Dans une totale immaturité historique, nous avons ainsi perdu le sens de la préservation de la vie pour les générations suivantes. Ainsi nous ne travaillons et ne construisons que pour la génération présente afin de profiter de tout. Il y a encore quelques années, par exemple, on bâtissait des écoles et des universités en voulant qu’elles traversent le temps et signifient l’importance de la transmission. Les constructions actuelles, au bout de dix ans, se délabrent et manifestent le peu d’estime que l’on a pour l’éducation et pour les jeunes générations.

La société, devenue narcissique, est source de dépression existentielle car les personnes, qui se prennent pour le centre et la référence de tout, se dévalorisent plus facilement. Dans une société qui devient également moins porteuse et qui est permissive et laxiste, les personnalités dépressives se reprochent de ne pas se donner la liberté d’être autrement. La dépression devient une faute alors qu’elle n’est qu’une faiblesse humaine chez une personne qui, il n’y a pas si longtemps, pouvait être soutenue, dans un milieu plus structuré et aux relations davantage socialisées.

L’annonce de la mort de Dieu et le rejet des valeurs transcendantes laissent l’homme seul avec lui-même. Ce qui n’est pas une bonne nouvelle. La culture ambiante qui prend pour cible « l’individu » pour lui faire croire que l’on s’adresse uniquement à lui, tente d’effacer toute dimension transcendante et spirituelle dans la vie sociale au nom de la laïcité. Les discours sont principalement tournés vers des intérêts immédiats et parfois dans la dramatisation des gestes simples de la vie comme l’éducation des enfants et des adolescents face à laquelle les adultes sont perdus. Les médias entretiennent l’individualisme lorsqu’ils font pression sur le législateur en voulant faire d’un cas individuel et singulier un problème de société comme on l’a vu récemment en France avec l’euthanasie d’un jeune homme infirme, revendiquée par sa mère. La société perd ainsi le sens des valeurs universelles qui construisent la personne et permettent de vivre ensemble. Comme si nous étions dans un monde sans lois, où chacun cherche à justifier ses conduites narcissiques en demandant au législateur de fabriquer des lois afin de légitimer des exigences subjectives et des intérêts particuliers.

Les personnalités vivent ainsi dans la confusion et l’éparpillement. Elles sont éclatées, manquent de confiance en elles-mêmes et ont du mal à s’accepter. Elles manifestent un besoin de reconnaissance qui ne peut plus se faire à partir de valeurs communes mais à travers un désir constant de s’affirmer face aux autres par tous les moyens. Une telle situation provoque des troubles psychiques pour se situer face à la vie : c’est le doute de soi et le sentiment d’être privé de ressources intérieures qui dominent. Dans une société qui suggère de réaliser plusieurs vies en même temps, il devient difficile, pour de nombreuses personnes, dans une vision aussi éclatée de l’existence, de se stabiliser et de s’engager.

3 – Un sentiment d’impuissance

Les personnalités contemporaines enfermées dans le subjectivisme risquent de vivre dans un univers idéaliste et désincarné avec l’impression d’une impuissance face aux réalités difficiles de la vie. Des personnes peuvent avoir le sentiment de vivre des souffrances et des difficultés inédites dans l’histoire alors qu’elles ont toujours été présentes dans la condition humaine. C’est pourquoi, il est plus intéressant de répondre à la question de savoir dans quel sens assumer et signifier son existence, que de se plaindre de la vie ou de chercher à la fuir.

Dans les mentalités actuelles, nous sommes dans une logique de l’impuissance pour penser le monde dans lequel nous vivons et la vision que nous avons de nous-mêmes. L’homme contemporain a tendance à se vivre comme une victime de la vie, de la société et de son éducation et se condamne parfois à ne pas savoir se prendre en charge. Il se vit aussi comme un malade et se tourne massivement vers la médecine qui devrait pouvoir traiter tous les problèmes existentiels alors qu’elle est destinée à soigner et à guérir des maladies. Une éthique de la détresse multiplie diverses prises en charge sociale qui tente de compenser ce que les personnes ne parviennent pas à maîtriser et à mettre en œuvre dans leur vie intérieure. La mesure la plus caricaturale est sans doute l’envahissement des cellules d’urgence psychologique qui s’installent pour faire face à des accidents ou à des drames alors que les personnes concernées ont souvent besoin d’autre chose comme de retrouver, par exemple, une maison rapidement réparée après des inondations. Ce phénomène témoigne d’un envahissement de la société qui tente ainsi de prendre en charge la vie subjective des individus et de la mettre sous assistance sociale.

La hausse des taux de suicide (chez les jeunes et les personnes âgées), l’accroissement de la transgression à travers l’agression des personnes, les dégradations et la destruction des sites, des biens et des objets pour se donner l’impression d’exister en érotisant la violence, le discours cynique et asocial qui circule dans les médias en direction des jeunes, valorisent le caractère primaire et impulsif des conduites et montrent que l’on ne sait pas toujours ce qui fait loi pour assurer le lien social.

Enfin, les déliaisons frappent avec une ampleur extraordinaire l’univers conjugal et familial. Le divorce qui est en augmentation constante fragilise et favorise une altération de la vie affective qui n’est plus un lieu de confiance et de sécurité aussi bien pour les adultes que pour les enfants. Dans ces conditions, de nombreux jeunes ne sont pas stimulés pour travailler à l’unification de leur vie pulsionnelle puisque la relation à l’autre n’apparaît pas toujours comme gratifiante. Des adultes ne savent pas traiter leurs difficultés affectives, les problèmes de la communication conjugale et les âges de la vie d’un couple autrement qu’en cassant la relation à la moindre contrariété. Nous sommes ainsi entrés dans une société de la rupture et de la déliaison. Il suffit d’un conflit ou d’une mésentente dans un couple pour que les partenaires s’imaginent qu’ils ne s’aiment plus et décident de se séparer. Le divorce, rendu de plus en plus facile par la loi qui, au départ, voulait le limiter et le réduire, est en fait devenu une référence. La loi, créant la réalité sociale, a entraîné, ces dernières années, une augmentation constante de ce phénomène qui mine les personnes et la société. Cette brisure est comme un modèle pour les jeunes qui voient des adultes résoudre leurs problèmes sur le mode de la déliaison. Des jeunes en viennent à douter d’eux-mêmes et de la pertinence d’un engagement dans le mariage alors qu’ils ont cette aspiration. La société, elle-même, ne valorise pas l’engagement et la stabilité relationnelle quand elle veut légitimer tous les couples de fait qui n’ont pas la même valeur que le couple formé et engagé dans le mariage entre un homme et une femme. La société crée les conditions dépressives pour déstabiliser les personnes qui n’ont plus confiance en elles-mêmes, et l’on peut se demander si elles savent pourquoi elles vivent, travaillent et pourquoi elles aiment.

4 – Une implosion psychique

Lorsque la société ne valorise pas suffisamment les valeurs de la vie, elle crée une incertitude et la peur chez les personnes. Celles-ci se rabattent sur elles-mêmes dans l’espoir de trouver à l’intérieur de leur vie psychique ce que la société ne leur donne pas. Ce repli sur soi est sans doute plus le reflet de cette privation que la conséquence de la philosophie individualiste issue du libéralisme. La personne est ainsi renvoyée à sa subjectivité et, faute de trouver en ce lieu ce qu’elle cherche, elle risque de perdre de son unité en divisant sa quête sur des aspects parcellaires d’elle-même. En effet, nous sommes dans une société éclatée qui présente des références les plus contradictoires et favorise, pour une part, la genèse de personnalités morcelées qui ont de grandes difficultés pour s’unifier psychologiquement et moralement.

Faute de ressources culturelles, morales et religieuses, les personnalités contemporaines se vident de l’intérieur. Les enfants et les adolescents sont à fleur de peau, excitables et manifestent de sérieuses difficultés pour se concentrer. Ils en restent souvent à une psychologie sensorielle et souffrent pour accéder à une psychologie rationnelle. La plupart des personnes, jeunes et adultes, développent une psychologie imaginaire et fragile qui est davantage du côté de leurs perceptions narcissiques que de la découverte des réalités. Le moindre événement problématique les blesse et les entame, manifestant ainsi un manque de résistances aux frustrations de la vie. Ces personnalités s’organisent parfois autour d’un faux self et expriment une difficulté à s’appartenir, à prendre possession d’elles-mêmes. Elles sont dans les apparences et à l’extérieur de leur vie interne.

Les modes de vie actuelle n’aident pas les personnes à élaborer le conflit psychique qui existe entre les exigences de la vie interne et les nécessités de la réalité. Le processus d’intériorisation est pauvre et la vie intérieure reste en friche quand la personne, enfermée dans son narcissisme et sa suffisance, ne parvient pas à intégrer les richesses de la culture, de la religion et de la morale. Elle néglige ces ressources en pensant qu’elle n’en a pas besoin. Seules comptent les apparences, l’image que l’on veut donner de soi à travers diverses modifications corporelles et avec la volonté d’être reconnu par les autres. L’engouement actuel chez des jeunes pour passer dans diverses émissions de télévision, qui laissent imaginer qu’ils vont devenir une star, manifeste un désir d’être valorisés là où ils sont dans une incertitude personnelle. Ils veulent être vus et remarqués corporellement.

Le corps est devenu le support identitaire de la personne qui, ne parvenant pas à s’accepter, s’invente un corps imaginaire. La représentation de ce corps dans la mode actuelle est éclatée et déstructurée et la façon de s’habiller de vêtements amples et dissymétriques est le symptôme d’un corps sans limites. Cette mode est également l’expression d’un refus du corps réel que l’on transforme à travers des tatouages, le piercing, la scarification et l’automutilation, comme pour faire taire ses angoisses et trouver de nouvelles limites. Des sujets manifestent ainsi leur crainte d’accepter et d’intégrer leur corps réel parce qu’ils ne parviennent pas à élaborer toutes les tensions internes provoquées par la vie pulsionnelle. Ils tentent de les fuir en agissant sur leur corps alors que leur vie intérieure reste dans la confusion identitaire. Ils ont du corps une vision davantage tribale que personnelle. Ils ne parviennent pas à assumer leur singularité : leur conception du corps est dépressive.

Le corps est également réduit à la peau lorsque la mode actuelle consiste surtout à le déshabiller pour en montrer des surfaces entièrement dénudées. Mais ce phénomène va plus loin : sous le faux prétexte de la spontanéité et de la libération de soi, l’exhibitionnisme de la nudité est devenu une dominante. C’est ainsi que de plus en plus des personnages médiatiques s’exposent nus dans des magazines lorsqu’ils n’ont rien à dire. Il est vrai que quand on ne sait plus penser, parler ou élaborer des idées, on montre son corps. La société marchande exploite cette vision d’un corps psychotique. Les images médiatiques, à travers la publicité et la télévision, prennent le pouvoir sur les esprits et, d’année en année, produisent des visuels qui incitent les personnes à devenir corporellement et sexuellement impulsives. Cette érotisation des représentations sociales crée un climat d’excitation sexuelle et de passage à l’acte constant avec le corps qui change la conception de la relation à l’autre. La volonté de s’imposer et de s’approprier l’autre est une caractéristique de prise de pouvoir afin de profiter de lui plutôt que de s’inscrire dans une démarche relationnelle pour le connaître, le comprendre, l’apprécier et faire des projets. La sexualité est ainsi détachée du sens de l’amour pour devenir une activité ludique et principalement narcissique mais aussi dépressive comme en témoignent les demandes de consultations de jeunes et d’adultes qui veulent se libérer d’une sexualité imaginaire, fondée sur le plaisir solitaire, qui ne permet pas une rencontre réelle avec la personne aimée. Ils découvrent qu’ils ont été trompés par des modèles sociaux auxquels ils avaient adhéré. Dans un tel contexte, et paradoxalement, les agressions sexuelles et les viols sont devenus inacceptables alors que tous les visuels incitent à agir de façon impulsive. Il y a donc un décalage entre les représentations sociales du corps et de la sexualité et ce qui se construit dans les pratiques où les personnes sont à la recherche de comportements plus sains et plus authentiques.

Ces divers comportements que je viens de décrire, cherchent à liquider, à supprimer et à fuir tout ce qui se passe dans la vie intérieure au lieu de le travailler à travers diverses activités : la réflexion sur soi, la lecture, la recherche religieuse et morale, etc.

5 – L’angoisse de vivre

Dans les crises existentielles, l’angoisse est souvent la première souffrance qui est exprimée. L’angoisse de vivre, de savoir ce que l’on fait dans ses engagements et ses activités. « A quoi bon tous ces efforts ? » « A quoi sert ce qui est accompli quotidiennement ? » « A quoi sert mon existence ? » Le vertige de l’angoisse envahit et inhibe la plupart des fonctions de la vie psychique. En se plaignant de la vie, la personne se plaint d’elle-même sans doute parce qu’elle a le sentiment de perdre le sens de son existence.

L’angoisse de vivre est un trait particulier de la psychologie humaine que la littérature clinique de la vie psychique a su mettre en perspective. La psychanalyste Mélanie Klein a été la première à chercher à identifier les racines de cette angoisse dans la naissance du psychisme de l’enfant. L’expérience clinique et l’élaboration théorique sont venues confirmer sa recherche. Elle a ainsi pu montrer que, dès son plus jeune âge, l’enfant est animé par des pulsions agressives pour s’imposer dans la vie, prendre de la nourriture pour répondre à ses besoins et se saisir de la présence humaine pour s’étayer. Les premiers aspects de sa personnalité se manifestent rapidement dans la façon dont il va se mettre en œuvre à travers ses propres sensations malgré les attitudes positives de ses parents. L’enfant passe par des périodes dépressives, non pas au sens médical mais au sens où il a du mal à renoncer à certains objets comme le sein de la mère pour accéder à de nouveaux objets. Il vit également des moments où il peut se croire persécuté car il craint de subir des représailles de la part des personnes qu’il aime à cause du mal qu’il croit provoquer par ses pulsions agressives. Nous retrouvons cette attitude chez des adolescents ou des adultes en psychothérapie ou en cure analytique qui vont éprouver inconsciemment un fort sentiment de culpabilité et de désespoir en raison de leur incapacité à réparer le mal dont ils se sentent la cause du fait de leur agressivité intérieure. Ils vont souvent changer de position et projeter leur tourment à l’extérieur d’eux-mêmes en accusant le thérapeute de leur faire du mal. Ils expriment des plaintes qui les ramènent à des frustrations primitives qui restent actives. Ils se sentent persécutés et agressés. L’angoisse de persécution est devenue une dominante pour échapper à un sentiment de culpabilité personnelle, culpabilité évidemment imaginaire. Le sentiment d’amour disparaît et l’autre devient un objet mauvais ; il ne peut plus être aimé. Il faut donc l’accuser et tout lui reprocher et les pulsions destructrices à son encontre semblent justifiées. C’est une façon de renforcer l’angoisse persécutrice et d’échapper à la culpabilité et au désespoir. Il est intéressant d’observer ce mouvement premier de la vie psychique occupé à travailler les pulsions agressives et la culpabilité. Dans le meilleur des cas, elles se remanient dans l’amour de l’autre et l’élaboration supérieure de ses pulsions. Mais elles peuvent également se maintenir dans un conflit permanent chez celui qui cultivera des reproches constants contre ses parents et la vie. Il fera le procès de son éducation, de la société et de l’Église.

L’angoisse, tout comme l’ennui de vivre, ne sont pas étrangers à une angoisse primordiale vécue par le Moi du sujet qui est la menace d’anéantissement provenant de ses pulsions agressives. Elles sont tellement fortes qu’elles représentent un danger que l’enfant perçoit. Il suffit d’observer des jeunes enfants en crèche ou en école maternelle qui, s’ils n’étaient pas contenus par des adultes, se laisseraient emporter par leur violence contre eux-mêmes et contre les autres. Si un nourrisson avait la possibilité de disposer du feu nucléaire pour obtenir immédiatement son biberon, il n’hésiterait pas à l’actionner. Mais, fort heureusement, l’enfant va développer des activités défensives pour se protéger et dévier vers l’extérieur cette agressivité en pensant que la menace vient de l’extérieur ce qui lui permet de mieux investir ses figures parentales et la réalité. L’amour des siens vient le rassurer, le protéger, le contenir pour lui dire que la vie est possible et en lui donnant les moyens pour en tracer la voie et le chemin.

Conclusion

Quelle que soit la forme de dépression, elle a toujours des conséquences psychologiques et spirituelles. Nous verrons dans une autre conférence les conséquences spirituelles. En attendant, nous pouvons faire l’hypothèse que la vie psychique du déprimé est marquée par une angoisse d’anéantissement, c’est-à-dire d’être privé de ses moyens, de ne plus pouvoir exister ni par les autres, ni par un idéal. Nous retrouvons ici non seulement une expérience initiale du début de la vie, mais une réalité inhérente à la condition humaine et qui se résume à travers le mal de vivre, la mélancolie et la dépression. Déjà les anciens avaient constaté et réfléchi à ce phénomène. Certains, parmi les premiers moines chrétiens, vivaient cette épreuve dans leur ascèse. Elle était connue sous le terme de « l’acédie », qui signifie la souffrance d’être au monde et qui a pour conséquence de se désintéresser de la vie. Mais l’acédie est liée à la vie spirituelle et s’exerce dans le cadre d’un désir de Dieu et d’une relation créative. La dépression est une façon d’être dépossédé de soi et désemparé. Néanmoins, dans le monde moderne, il existe un lien entre dépression et acédie. Le sentiment d’épuisement et de perte de sens a souvent été décrit comme l’un des constituants de la dépression. Si la dépression est une maladie qu’il faut soigner, sa compréhension ne peut pas être réduite à une simple affection individuelle surtout lorsque ce mal et cette souffrance se trouvent largement partagés. Elle ne relève pas uniquement de la médecine mais aussi des conditions sociales lorsque les références se brouillent et que les exigences de la vie spirituelle ne sont pas honorées par la réception de la parole de Dieu. C’est pourquoi la dépression ne peut pas être interprétée comme la fatigue d’être soi parce que les personnalités contemporaines devraient se passer de valeurs transcendantes et inventer leur vie en solitaire et en s’appuyant uniquement sur leurs intérêts subjectifs. La dépression, plus particulièrement la dépression existentielle, témoigne d’une réalité plus profonde qui a commencé avec l’humanité et qui se manifeste à travers un refus et un défaut de consentement à la vie. La tristesse n’est plus uniquement l’affect central de la dépression dans lequel le sujet est triste à cause de quelque chose, mais il est triste de lui-même, de son incertitude intérieure et de son absence de réalisation de soi. Le recours à la drogue chez les jeunes générations vient masquer cette problématique quand ils cherchent à se calmer intérieurement avec du cannabis, à se stimuler avec de la cocaïne et à être performant avec de l’ecstasy. Ils luttent contre une dépression existentielle qui provient, pour une part, du refus d’accepter et d’entrer dans la vie. L’homme d’aujourd’hui, comme celui d’hier, est engagé dans la même interrogation : comment apprendre à aimer la vie pour se réaliser dans son humanité et découvrir le sens de l’existence ?

Père Tony Anatrella,
Psychanalyste et spécialiste en psychiatrie sociale (Paris),
Consulteur du Conseil Pontifical pour la Pastorale de la Santé
et du Conseil Pontifical pour la Famille.