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PRIVILÉGIER UNE ÉDUCATION DU SENS DE LA PERSONNE, DE LA RESPONSABILITÉ ET DE L’ESTIME DE SOI A LA LUMIÈRE DU CHRISTIANISME (PERSONNELLE ET COMMUNAUTAIRE) |
La personne qui se déprime a souvent le sentiment d’être épuisée, privée de ressources intérieures et de ne pas savoir comment rejoindre les autres et la vie. La dépression, comme maladie, représente un état de tristesse profond et douloureux qui retentit sur la vie quotidienne qui devient difficile, voire insupportable, car elle perd progressivement de sa signification. Le désintérêt, et parfois le désespoir, envahissent la personne qui, ne sachant plus se projeter dans l’avenir, perd confiance, doute et se dévalorise injustement. Elle ne voit pas d’issue à la crise si elle n’introduit pas une autre dimension à elle-même dans son existence. La dépression, sous toutes ses formes, nous ramène toujours à des questions de sens. C’est pourquoi, nous ne pouvons pas en rester au constat d’une défaillance dépressive sans nous poser la question : comment ouvrir la personne à une espérance qui l’aide à se développer, à s’insérer socialement et lui révèle la signification de son existence ? Comment rendre davantage présent, pour la personne et pour la société, la dimension spirituelle à partir de laquelle elle peut constituer et renforcer sa vie intérieure ? La personne ne peut développer sa vie intérieure que face et en interaction avec une réalité objective, un tiers, avec une autre dimension que soi-même sinon elle éprouve un sentiment de vide. C’est pourquoi dans une perspective chrétienne, l’homme ne peut se trouver en vérité que dans une relation avec Dieu qui ne cesse de l’appeler à faire alliance avec Lui. Je voudrais vous montrer que l’espérance chrétienne est une source anthropologique qui inspire l’éducation de la personne et sa vocation particulière autour des thèmes suivants : 1 – Les conditions objectives de la dépressivité 2 – Découvrir le sens de la personne et de sa relation communautaire 3 – Éduquer au sens de la personne 4 – Éduquer au sens de la responsabilité 5 – L’éducation du sens de l’appartenance chrétienne et laïcité 6 – Éduquer au sens de l’intériorité 1 – Les conditions objectives de la dépressivitéLa personne déprimée se retrouve souvent seule avec elle-même tout en étant entourée par sa famille et ses amis. Il ne s’agit pas ici de la solitude inhérente à chaque personne et qui est le résultat de notre singularité, mais d’un isolement, d’un éloignement et d’un abandon de la vie. Elle ne sait plus s’estimer et trouver une valeur à ses propres yeux. Elle ne sait plus comment relier son histoire personnelle à l’histoire de la société. Cet isolement est d’autant plus accentué que la société actuelle, qui est devenue individualiste, valorise le subjectivisme et une forme de liberté qui ne doit pas s’inspirer de la vérité objective et des normes morales. L’homme moderne se vit seul, sans autre vis-à-vis, face aux événements et sans conscience historique, comme si l’univers était né avec lui et qu’il vivait des situations inédites. La société crée aussi les conditions objectives de la dépression en multipliant des lois pour répondre à des cas particuliers au détriment du bien commun. Elle ne soutient pas ainsi son cadre porteur en valorisant ses propres valeurs et son ordre symbolique comme à travers le mariage et la famille qui sont des repères structurants pour les personnes et le lien social. Elle a même tendance à se méfier, voire à mépriser la dimension religieuse de l’homme. L’ère de la confusion des pensées et des sentiments domine les esprits. Nous sommes également dans des formes de société qui perdent la mémoire de leur passé et de ce qui les a fait. Le Pape Jean-Paul II rappelle avec raison la vérité historique que « la foi chrétienne a façonné la culture de l’Europe » [1] au moment où l’on veut ignorer et censurer cette réalité dans le préambule de la Constitution européenne. Nous nous installons, du moins dans les pays économiquement développés, dans une contre-identification à notre histoire et à notre origine. Il se dégage ainsi du discours politique un relatif déni de la dimension structurelle du religieux comme réalité sociale et institutionnelle, une honte de nos origines, de notre passé et du christianisme ce qui ne permet pas de concevoir l’avenir. Quand on veut se priver du passé et le nier, il est difficile de se construire une histoire. L’homme moderne a du mal à rejoindre le réel de ce qui fait l’humanité parce que des raisons de vivre lui font défaut. En ne retenant que des intérêts subjectifs, il ne sait plus se penser en termes de destins personnels et collectifs. Le narcissisme des modèles sociaux contemporains, qui réduit la personne à un individu et fait de chacun sa propre référence et la finalité de toute chose, est plutôt tragique. Car, dans ces conditions, la personne ne s’enrichit pas avec d’autres références qu’elle-même et le lien social ne peut plus être convivial ni source de projets. La vie s’arrête avec soi et il ne peut pas y avoir une vie devant soi. La vie sociale et culturelle est réduite à la société de consommation et de fêtes commerciales. Les baromètres de la consommation seront les seuls critères d’évaluation de l’état des mentalités. Ainsi parlera-t-on de la « baisse du moral des ménages » si on observe un ralentissement des achats, et du « retour à la confiance » si les citoyens consomment davantage et font la fête à l’occasion d’événements artificiels programmés à dessein dans un jeu de lumières et de paillettes. Les achats et les fêtes commerciales antidépressives ne sont pas un signe de santé sociale et préparent, à plus ou moins long terme, une sérieuse crise morale. Il faut y voir l’absence d’une réelle vie spirituelle. Un tel état d’esprit risque de produire des conséquences sur la religion et sur la morale qui n’apparaîtront plus comme des lieux de ressources. Le nouveau malaise dans la civilisation est de croire que nous sommes démunis et en manque de références morales et spirituelles alors qu’elles existent mais que nous ne voulons pas y avoir recours. Les auteurs spirituels ont toujours su faire la distinction entre la dépression qui est une maladie d’ordre biologique et psychologique, et la désolation qui traduit une crise de la vie spirituelle. Mais l’une peut parfois entraîner l’autre, et réciproquement. Nous retrouvons ici l’unité de la personne humaine comme a su la présenter la pensée chrétienne. L’incarnation du Fils de Dieu, qui a habité la condition humaine, fait entrer l’homme au cœur de Dieu, puisque Dieu est lui-même au cœur de l’homme. L’homme découvre sa vérité dans la parole de Dieu puisqu’il lui est semblable. Il a été créé à l’image de Dieu comme personne humaine et appelé à la liberté et à la responsabilité. Il est donné à lui-même pour être créateur de vie en communion avec le Père afin d’entrer dans l’humanité du Christ. La dépression existentielle manifeste, entre autres, un désarroi spirituel lorsque s’estompe la compréhension de la présence et de l’appel de Dieu. Dans le contexte actuel, les crises existentielles risquent d’être laïcisées et vidées de leur dimension spirituelle. De ce fait, le moindre problème de vie est médicalisé ; une attitude d’esprit qui déplace la dimension spirituelle sur des préoccupations de santé. Les crises existentielles sont pourtant un moment important où la personne pose un regard intérieur sur son existence et s’interroge sur ce qu’elle fait de sa vie. 2 – Découvrir le sens de la personne et de sa relation communautaireJe l’ai évoqué il y a un instant, la notion d’individu pour désigner un être humain est davantage utilisée, dans les discours actuels, que celle de personne humaine. Tout un courant des sciences humaines tient à mettre en équivalence sa psychologie et sa biologie avec celle du monde animal. On veut ainsi montrer, avec une certaine pertinence, que nous avons des particularités communes. Mais en agissant ainsi, on infléchit le sens de la nature humaine en ramenant l’homme de son statut de personne à celui d’individu parmi d’autres individus. Il y a une différence de nature entre l’homme et le monde animal. Un tel déplacement idéologique produit des glissements qui ne rendent plus intelligible la dignité de l’être humain, le sens de sa liberté, de sa responsabilité et de son éducation. Si l’être humain est bien un individu, il ne se réduit pas à cet ordre qui, lui, s’intègre dans celui de la personne humaine. « L’homme n’est pas enfermé dans les limites de la nature ; il y a en lui un mystère qui lui confère une valeur supérieure et lui donne accès au plan surnaturel de Dieu » [2] . La conception chrétienne d’un Dieu trinitaire dont la relation entre les trois personnes de la Sainte Trinité est animée par l’amour, c’est-à-dire par ce qui communique la vie, par le don et l’échange a révolutionné le sens de l’homme. Toutes les visions de Dieu débouchent souvent sur des idées différentes sur l’homme. La foi chrétienne est ainsi à l’origine du sens de la dignité de la personne humaine, de son intériorité, de sa liberté, de sa responsabilité, de l’égalité et de la démocratie en distinguant le pouvoir temporel du pouvoir spirituel. La pensée personnaliste et communautaire du Pape Jean-Paul II, enracinée dans la Tradition chrétienne, a fortement souligné toutes ces vérités de la nature humaine que la raison peut découvrir et qui sont éclairées et s’accomplissent dans la parole de Dieu. Ainsi, l’Église a créé le mariage par amour en affirmant l’égalité de l’homme et de la femme, la liberté de se choisir et de s’engager l’un avec l’autre pour le plaisir de construire une communauté de vie et d’appeler à la vie leurs enfants. L’Église a dû lutter pendant près de vingt siècles pour que ce modèle puisse être accepté politiquement par la société qui privilégiait les mariages arrangés par les familles et les mariages forcés. L’homme comme personne humaine a toujours été soutenu par l’Église pour être le sujet de son existence et de sa relation communautaire qu’il développe avec les autres dans la société. La religion, et la foi chrétienne en particulier, est un facteur qui favorise le lien et l’intégration sociale. Elle permet à chacun de se trouver avec soi, de s’humaniser et de se socialiser. C’est pourquoi, il faut contester tout un discours politique qui veut que la religion soit réduite au domaine privé ; elle relève d’une dimension sociale et institutionnelle. Elle est créatrice de civilisation. Face aux différentes formes de dépression (endogène, réactionnelle ou existentielle) peut-on envisager une attitude éducative qui en limiterait les effets ? Je pense qu’une éducation transmettant les matériaux culturels, spirituels et moraux tout en étant centrée sur le sens de la personne, de son estime et de ses responsabilités, offrirait non seulement une stimulation pour s’ouvrir à soi même et aux autres mais aussi un soutien et un mode de traitement significatif afin de faire face aux difficultés de l’existence. L’homme est souvent face à un enjeu que l’on retrouve de façon aiguë au moment de l’adolescence et dans les états dépressifs : celui de se recevoir et d’adhérer à la vie. 3 – Éduquer au sens de la personneL’homme est créé à la ressemblance de Dieu. Il participe à la vie de Dieu et reçoit ainsi sa dignité de personne humaine comme un don. En naissant, chaque personne est donnée à elle-même. La vie peut être ressentie comme pesante et contraignante au point d’exister tout en la refusant. Dans le meilleur des cas, le sujet est invité à s’accepter et à consentir à la vie. Tel est le dilemme qui se joue parfois au moment de l’adolescence lorsque le jeune s’interroge et se demande « à quoi ça sert tout ça ? ». Il ne sait pas comment s’assumer et quel sens donner à sa vie. Il risque de se déprimer, de se désinvestir et de se démotiver face à la vie. Ce fait risque de s’aggraver dans un contexte où les adultes perdent le sens de l’éducation et laissent les enfants et les adolescents sans repères et seuls avec eux-mêmes. Ils sont privés de transmission culturelle et religieuse qui leur donne le plaisir de vivre. L’éducation doit apprendre très tôt aux enfants à s’accepter. Cette acceptation de soi passe souvent à travers la reconnaissance qu’ils reçoivent de leurs parents et des adultes qui les accompagnent dans leur maturation. C’est parce qu’il se sent accepté et évalué à sa juste valeur que l’enfant peut lui-même se reconnaître. Parfois cette attitude bienveillante de la part des adultes est insuffisante lorsque l’enfant résiste au consentement de la vie pour des raisons qui lui sont personnelles, ou à la suite d’une interférence inconsciente de la part de ses parents. Il faut savoir identifier l’une et l’autre de ces situations afin de trouver l’attitude pédagogique qui aidera l’enfant à progresser. Il suffira parfois de lever une peur, un doute et l’interprétation anxieuse d’un événement marquant. L’enfant prendra d’autant mieux conscience de sa dignité personnelle qu’il sera respecté. Il découvrira qu’il s’appartient et que ses parents, comme les autres adultes, sont auprès de lui afin de lui permettre de s’éveiller et d’apprendre à exercer sa liberté. Une liberté qui lui est donnée pour découvrir les vérités de la vie et les vérités de Dieu. La vérité rend libre en cherchant dans la vie à mettre sa liberté au service du bien. Il découvrira vite les faiblesses de la liberté humaine qui peut trahir son ouverture pour « des biens limités et éphémères » [3] . Mais un amour patient et confiant l’aidera aussi à se reprendre pour devenir davantage libre. L’éducation religieuse, lui fera découvrir qu’en « Jésus Christ, l’attachement à la vérité et l’adoration de Dieu se présentent comme les racines les plus intimes de la liberté » [4] . L’éducation du sens de la liberté s’appuie sur le développement de la raison et de la volonté afin de discerner ce qu’il convient de faire au regard des valeurs morales et de le mettre en œuvre. Les valeurs morales sont un chemin pour atteindre le bonheur de vivre. Elles n’ont pas pour but de limiter ou de condamner le sujet, mais au contraire d’éclairer sa conscience sur le choix de ses conduites humaines. La loi morale est au service du bien et de la vérité. Elle permet l’apprentissage de la liberté dans une relation confiante avec Dieu et avec les autres. La pensée contemporaine, davantage centrée sur l’hypothétique épanouissement affectif que sur l’accomplissement de soi en réfléchissant spirituellement et moralement son existence, ne sait pas donner les moyens culturels pour travailler intérieurement afin d’accéder aux questions de sens de l’existence. La liberté individuelle est exaltée « au point d’en faire un absolu qui serait source de valeurs » [5] . Il faut suivre « sa conscience », « être en accord avec soi-même » et juger moralement de tout à partir de sa sincérité. Or la sincérité n’est pas le critère de l’authenticité : le sujet peut être sincèrement dans l’erreur sans le savoir. Jean-Paul II nous rappelle dans Veritatis spendor que « La conscience n’est plus considérée dans sa réalité originelle, c’est-à-dire comme un acte de l’intelligence de la personne, qui a pour rôle d’appliquer la connaissance universelle du bien dans une situation déterminée et d’exprimer un jugement sur la juste conduite à choisir ici et maintenant ; on a tendance à attribuer à la conscience individuelle le privilège de déterminer les critères du bien et du mal, de manière autonome, et d’agir en conséquence. Cette vision ne fait qu’un avec une éthique individualiste, pour laquelle chacun se trouve confronté à sa vérité différente de la vérité des autres » [6] . Ainsi les vérités subjectives inhérentes à l’expérience du sujet risquent de se confondre avec les vérités objectives. Dans ces conditions, la personne a du mal à avoir conscience des réalités objectives. Ce phénomène s’observe lorsque la faute est remplacée par l’erreur ou l’accident comportemental au nom duquel le sujet demande à être excusé plutôt que de chercher à réparer. Ce déplacement explique, pour une part, la judiciarisation obsessionnelle des sociétés occidentales qui, faute de savoir user d’un sens moral, se rabattent sur la justice à la recherche d’un coupable. Ces sociétés perdent le sens de la transgression morale et du sens du péché qui est toujours pour une personne l’occasion de travailler à son renouvellement et à sa conversion pour redécouvrir l’amour de Dieu. Autrement dit, la découverte de la liberté doit s’accompagner d’un sens toujours plus affiné de ses responsabilités. 4 – Éduquer au sens de la responsabilitéLa liberté qui est donnée à l’homme est une des caractéristiques qui qualifie la personne humaine. En devenant toujours plus libre face à des désirs et à des contraintes de l’existence, l’homme acquiert davantage le sens de ses responsabilités dans sa relation à lui-même et dans ses relations avec les autres. L’homme est toujours responsable face à une autre dimension que lui-même et non pas en fonction de ses désirs et de ses exigences subjectives. Il faut dénoncer la formule narcissique du sujet qui prétend être responsable par rapport à lui-même. La personne n’est pas la mesure de toutes choses en dehors des valeurs objectives et universelles auxquelles elle se réfère pour orienter et évaluer ses conduites. Être conscient du sens de ses responsabilités, c’est-à-dire être capable de répondre de ses actes face aux valeurs de la vie, c’est affiner sa vie intérieure et développer le sens de la communauté. En effet, un acte posé par un sujet a toujours des conséquences sur soi, sur les autres et sur le lien social et celui-ci va également avoir des répercussions positives ou négatives sur la personne. Je l’ai déjà évoqué dans une précédente conférence, certaines personnes ont parfois tendance à se vivre comme des victimes de la vie lorsqu’elles sont confrontées aux difficultés de l’existence. Elles les interprètent comme des injustices venant des autres ou/et de Dieu. Elles manifestent ainsi qu’elles subissent plus leur existence qu’elles ne l’acceptent et ne l’assument. Elles n’accèdent pas à une juste vision de leurs responsabilités personnelles et collectives. Elles doivent pouvoir profiter de la société et même exiger que ses normes soient conformes avec leurs intérêts subjectifs. La révélation biblique nous enseigne que la vie nous est donnée et qu’elle est confiée à la liberté de chacun pour le bien des personnes et de la communauté. Elle invite l’homme à sortir de la pensée païenne, voire de la pensée sauvage des régressions contemporaines, pour se libérer du fatalisme de la victimisation. Le Christ a pris sur lui d’être la victime du péché des hommes et, dans sa passion et sa résurrection, il nous révèle la fidélité de Dieu qui n’abandonne pas ceux qu’Il aime. L’homme accède à la voie qui lui permet de participer à la vie, à l’action et à la passion de Dieu fait homme. Grâce à l’Incarnation de Jésus Christ, nous entrons dans l’humanité de Dieu en ayant un autre regard sur nous-mêmes et sur l’existence. Nous passons de la conception d’un homme victime de l’existence, à un homme libre et responsable de son consentement à la vie. Pour un chrétien, aimer Dieu c’est aimer la vie et aimer l’homme. Les chemins de Dieu passent par l’homme comme le rappelait Jean-Paul II dans son encyclique « Le Rédempteur de l’homme ». Consentir à vivre permet à l’homme de devenir responsable de lui et des autres. Mais le consentement à la vie représente souvent une épreuve pour l’homme. Il peut s’en distraire, le fuir ou le déplacer sur d’autres préoccupations ; néanmoins la question demeure. Elle peut s’exprimer à travers un mal être existentiel et spirituel que l’on observe souvent dans « la désolation ». Elle se retrouve dans les plaintes de Job ou du psalmiste : « Mon âme est rassasiée de malheur, ma vie est au bord de l’abîme. On me voit déjà descendre dans la fosse ; je suis comme un homme fini » (Ps 87, 4-5). Cette souffrance existentielle est connue depuis toujours. Les premiers moines chrétiens l’ont affrontée et pensée avec la notion de « l’acédie », c’est-à-dire la difficulté d’accepter de vivre, de s’occuper de soi, de se prendre en charge et de s’assumer en étant capable de contrôler les désirs les plus contradictoires qui peuvent envahir la conscience humaine. L’acédie, nous l’avons dit précédemment, est à l’interface de la crise spirituelle et de la dépression pour savoir comment se prendre en charge et découvrir le sens à partir duquel se construit son histoire personnelle. Face à tous les tourments intérieurs, la pensée antique y voyait l’intervention des dieux, la pensée grecque les dramatisait à l’extrême, la pensée romaine était saisie par l’effroi et la peur, et des courants asiatiques tentaient de se libérer du combat intérieur dans l’extinction des désirs. Les chrétiens, engagés à la suite du Christ dans la spiritualité de l’Incarnation, ont accepté de considérer les désirs humains et, à l’exemple du psalmiste et des Pères de l’Église, ont cherché à s’interroger sur leur contenu afin de savoir comment vivre avec, tout en étant partagés par l’inquiétude et l’angoisse. Les Confessions de saint Augustin en sont la plus parfaite illustration lorsque l’évêque d’Hippone tente de voir clair en lui-même en se parlant en présence de Dieu, le Tiers qui permet la communication avec soi-même et de découvrir le sens de son existence. Dans son Livre XI, saint Augustin pose tous les prémices de la psychanalyse qui n’aurait pas pu être inventée en dehors du contexte d’une civilisation fondée sur le sens et les conséquences vécues de la parole de Dieu. La foi chrétienne est ainsi créatrice de vie intérieure dans laquelle Dieu est présent et inspiratrice de civilisation et de culture. La réflexion sur les désirs humains, au-delà de leurs seuls intérêts psychologiques, ne peut pas se faire spirituellement sans avoir découvert le sens de la vie tel que nous le révèle Jésus Christ. Sinon, comment consentir à vivre, à construire une existence et à se développer sans être relié à la source de la vie ? Cette réflexion est devenue difficile dans un univers culturel dont le discours est largement orienté vers la dévalorisation du religieux et le dénigrement systématique du christianisme, quand ce n’est pas de la désinformation véhiculée à son sujet par les médias. 5 – L’éducation au sens de l’appartenance chrétienne et laïcitéDans les sociétés sécularisées qui ont tendance à neutraliser la vie religieuse, il ne faut plus seulement parler du « drame de l’humanisme athée », selon la formule du Cardinal de Lubac, mais du drame de l’humanisme religieusement indifférent qui appauvrit la conscience humaine. Ce mouvement est l’une des conséquences de la laïcité restrictive qui voudrait modifier la relation non seulement de l’État à la religion, mais aussi celle de la société à la religion. Nous oublions que, dans l’histoire des idées, la conception de la laïcité est d’origine chrétienne. L’Église a initié ce concept pour distinguer le pouvoir temporel du pouvoir religieux lorsque le pouvoir politique cherchait à s’immiscer et à contrôler les affaires religieuses. Par la suite, le sens de la laïcité a été détourné de sa signification originelle pour devenir une idéologie qui exclut la dimension religieuse de l’espace public. Cette idéologie a ainsi contribué au développement de l’indifférence religieuse et a nié progressivement « le droit de religion » en privilégiant uniquement pour « l’individu » la liberté de croire et de conscience ; ce qui est insuffisant. En effet, « la liberté de conscience » est l’aspect subjectif et personnel qui ne se confond pas avec « le droit de religion » quand une idéologie laïque restrictive lui refuse sa dimension sociale et institutionnelle pour le réduire au domaine de la vie privée, et qu’elle peut aller jusqu’à interdire le port des signes et des insignes religieux. Il faut donc que le droit de religion soit tout aussi respecté que la liberté de conscience. L’humanisme athée, revendiqué par les pays communistes et socialistes, a voulu détruire l’Église qui a su, néanmoins, à travers le courage de générations de chrétiens, résister au nom du Christ, de la liberté et de la dignité de la personne humaine afin de maintenir le droit de religion. L’humanisme de l’indifférence religieuse, sévissant actuellement, est plus redoutable quand il affirme, au nom d’une laïcité qui prétend transcender le religieux, vouloir protéger les libertés individuelles et publiques de toutes influences religieuses. Il faudrait faire disparaître toutes expressions religieuses et la volonté missionnaire. Ainsi le religieux devrait être passé sous silence et réduit à l’intime de la conscience. Une telle vision des choses n’est pas acceptable. Paradoxalement le religieux serait devenu obscène alors que les images sexuelles envahissent les représentations sociales. Cette sexualité dépressive masque en réalité une incapacité à faire face aux exigences spirituelles de l’existence. Il faut ajouter que dans la confusion intellectuelle contemporaine, certains prétendent vouloir donner à l’école un enseignement « laïc » sur les religions pendant que des revues et d’autres médias (et même des revues d’origines chrétiennes) adoptent le même esprit pour informer leurs lecteurs sans que l’on sache très bien ce que veut dire ce concept d’un « discours laïc sur la religion ». La laïcité ne peut pas avoir ce rôle de se substituer aux orthodoxies religieuses ou de chercher à exercer un pouvoir politique sur le religieux, elle est seulement un cadre juridique et un mode de régulation des relations entre l’État et la religion. Si le pouvoir religieux est distinct du pouvoir politique, cela ne veut pas dire que la société est séparée de la religion. Le cardinal Jean-Louis Tauran avait raison d’affirmer [7] que si l’État est laïque, la société civile, elle, ne l’est pas. Les hommes doivent pouvoir s’exprimer religieusement aussi bien au plan personnel que social et institutionnel. De nombreux parlementaires européens ont une vision erronée de la religion et du christianisme en particulier. Certains sont prêts à redéfinir son articulation avec la société et à limiter davantage l’expression religieuse devant l’apparition de comportements religieux étrangers à la culture européenne. Le droit de religion et le droit de s’exprimer religieusement à travers des signes spécifiques sont parfois remis en cause. Les origines chrétiennes des valeurs et des institutions européennes, les fêtes et les insignes chrétiens peuvent être refusés par des membres de courants religieux qui s’installent actuellement dans différents pays européens. Des décisions politiques et judiciaires défavorables à nos origines et à nos symboles risquent d’être prises au nom d’une fausse conception de l’égalité. Nous avons même entendu un membre imminent de la Cour européenne des droits de l’homme affirmer que « l’encadrement de la liberté de conscience soit prévu par la loi » [8] . Le discours politique [9] va-t-il, une fois de plus, se faire totalitaire en méconnaissant le rôle que joue la religion dans le lien social et dans la réflexion anthropologique qui enrichit la pensée humaine ? La plupart des législations des pays européens ont contribué à déstabiliser les références des sociétés au point que devant la montée de la violence, de l’insouciance face au sens de la loi civile et morale et du développement du mal être et de la dépression on peut parler d’une perte des repères de base de la civilisation. Dans une époque où les personnes sont souvent déracinées et sans histoire, le discours actuel de la répression religieuse « courtoise » participe à une destruction supplémentaire des fondements de la société en altérant le sens de l’appartenance à une filiation et à une tradition spirituelles. L’identité sociale d’une personne est multiple, elle ne se ramène pas à une identité psychologique et à une identité politique (pour autant que ce dernier aspect ait un sens) comme on veut le faire croire actuellement. Le besoin d’appartenance est une nécessité vitale à travers une famille, un pays, une culture et une religion. Il est politiquement suicidaire de nier les origines chrétiennes et culturelles de la société pour se montrer accueillant à l’égard de nouvelles religions. Il serait déraisonnable de vouloir interdire tous les signes et les comportements religieux sous le prétexte que des membres minoritaires de religions nouvellement arrivées en Europe adoptent des conduites problématiques. Nous sommes dans une situation paradoxale où, à la fois on déplore le manque de transmission et d’appartenance, et en même temps des décisions sont prises qui ont pour effets de les étouffer. La politique de l’indifférence religieuse, en asséchant ainsi la conscience humaine, dévalorise le sens de la religion auprès des jeunes à laquelle ils ne peuvent pas, dans un premier temps, s’identifier. En effet, des jeunes intériorisent des valeurs et le discours religieux que dans la mesure où ils en entendent parler de façon réaliste. Ce qui n’est pas le cas actuellement. Ils sont plutôt invités à être méfiants à l’égard de la religion qui serait cause de mésententes et de guerres ; ce qui est faux. Les conflits et les heurts proviennent de problèmes politiques et ethniques dans lesquels la religion est parfois instrumentalisée. Les jeunes devront acquérir un sens critique, face au discours politique et scolaire qui édulcore la réalité religieuse, pour découvrir de façon plus authentique le message de l’Évangile et la mission de l’Église. Cette forme de laïcité n’est pas neutre quand elle veut enfermer la religion dans un corpus de lois arbitraires qui ressemblent à de la persécution religieuse. Elle est même destructrice du religieux. Fort heureusement, la religion est reconnue par certains politiques comme pouvant exercer un véritable service public. Mais dans son aveuglement idéologique, la laïcité anti-religieuse entretient une crise morale importante qui sera facteur de crises existentielles. Dénier ainsi la dimension sociale de la religion et du rôle fondateur du christianisme des valeurs de la société revient à se priver des ressources majeures de la vie. L’espace commun de la société n’est pas fondé sur la laïcité mais sur des valeurs universelles. Le christianisme vise à dire ce qui est universel entre les hommes en s’inspirant de la loi naturelle, c’est-à-dire des valeurs objectives ; celles qui sont communes à l’humanité qui peuvent être découvertes grâce à la raison. Le discours de l’Église a toujours voulu montrer que ce bien commun de l’humanité s’accomplit dans la parole de L’Évangile. Il est tout aussi inutile de vouloir opposer la loi démocratique à la pensée théologique alors qu’ils appartiennent à des ordres différents. Ils sont distincts mais jamais séparés pour le bien de la vie humaine. En effet, répétons-le, si l’État est laïque la société ne l’est pas puisqu’elle est traversée par des courants politiques, culturels, sociaux et religieux qui participent à l’organisation sociale et au devenir des personnes. La politique n’est pas le seul horizon de la société et quand elle prétend exclure illégitimement le religieux, elle mutile la personne et la communauté humaine d’une dimension qui lui est essentielle. La liberté religieuse est le droit fondamental de l’homme à partir duquel tous les droits de l’homme prennent leur signification. Réduire la liberté religieuse, revient à nier tous les autres droits de l’homme. Dans la rencontre avec Dieu, l’homme va découvrir le sens de la vie afin de s’accomplir en trouvant le bonheur des Béatitudes. Il trouvera aussi de nouvelles motivations pour assumer ses responsabilités afin de consentir à la vie. C’est pourquoi, l’éducation de l’intériorité est un enjeu social et pastoral actuel. 6 – Éduquer au sens de la vie intérieureLa dépression manifeste toujours une crise intérieure du sujet qui est perdu avec lui-même et dans l’angoisse paradoxale de vivre. Il ne sait pas quoi faire de lui et de son existence. Il est prisonnier du miroir de son ressenti sans disposer d’aucune médiation pour prendre possession de son existence. Il est comme enfermé dans sa subjectivité où ce qui est éprouvé et imaginé semble plus vrai que la réalité objective. Sans nier la pathologie dépressive caractérisée et les soins qui peuvent être apportés pour en guérir, l’éducation doit donner au sujet les moyens, dès l’enfance, d’apprendre à occuper son espace intérieur, à la fois psychologique et spirituel, pour s’assumer complètement. Le dynamisme et la force d’une personnalité dépendent de son dialogue intérieur. Il se réalise à partir de la fonction psychologique de l’idéal qui favorise la naissance et le développement de la subjectivité. La fonction de l’idéal est importante pour apprendre à s’identifier à des personnes et à des valeurs qui sont présentées comme des références et à partir desquelles le sujet va se développer. Il va pouvoir occuper et approfondir sa vie interne grâce à elles. Il deviendra capable de faire des projets, de s’évaluer et d’anticiper l’avenir. La personne ne peut développer sa vie intérieure qu’en s’engageant dans un travail d’association entre sa subjectivité et des vérités et des réalités objectives, c’est-à-dire qui ne dépendent pas d’elle. Autrement dit, la vie interne ne se constitue que dans un vis-à-vis avec un autre que soi-même. Dans la dépression, le sujet se trouve privé de cette dynamique intérieure qu’il faut savoir, dans la mesure du possible, remettre en mouvement. C’est pourquoi l’éducation doit avoir ce souci de nourrir et de stimuler la vie interne par le dialogue, la lecture, la réflexion sur soi, par l’apport de la culture et de la recherche religieuse en invitant à enrichir sa vie spirituelle en étant attentif à la parole et à la présence de Dieu. Dans la perspective chrétienne, la relation à Dieu permet à l’homme de reconnaître sa destinée surnaturelle [10] . L’homme est appelé à vivre dès aujourd’hui de l’amour de Dieu, qui lui révèle la profondeur de son être : Dieu seul peut combler les désirs de sa vie spirituelle. Il invite l’homme à participer à la vie divine, qui dépasse tout ce que l’homme lui-même peut concevoir [11] . La vie intérieure du croyant est l’espace où se développe la vie surnaturelle, en réponse à l’appel évangélique et au don de la grâce de Dieu. La vie spirituelle est ainsi l'expression de la présence de Dieu en l’homme. Elle s'exprime à travers des formes de spiritualité différentes. C'est pourquoi la vie spirituelle ne saurait être confondue avec la vie de l'intelligence telle qu'on voudrait la concevoir aujourd'hui à travers la poésie, l'art, l'esthétique, la philosophie ou la sagesse morale quand on parle « de spiritualité laïque ». Plus précisément, l'Esprit Saint est le maître de la vie intérieure qui fait naître et grandir « l'homme intérieur » (Rm 7, 22 ; Ep 3, 16). C'est pourquoi la vie spirituelle est toujours en rapport avec la dimension religieuse et chrétienne qui la fonde. ConclusionLa personne qui vit une expérience dépressive a besoin d’être entourée et estimée à travers les gestes du quotidien. Il faut lui montrer que l’on s’intéresse à elle, que la vie continue afin qu’elle puisse y participer. Il ne s’agit pas de lui reprocher son état mais d’être avec elle, de l’aimer et de créer de la vie comme d’habitude. Cette attitude prépare le moment où le sujet refusera d’aller plus loin dans sa faiblesse dépressive, il cherchera à rebondir, à se donner « la force de guérir » et à retrouver le goût de la vie à commencer par celui des aliments. En attendant, il sera passé par de nombreuses remises en question et par le désir de vivre autrement. L’homme qui connaît la dépression, se dévalorise et ne sait plus quoi faire de lui-même. Il a besoin d’entendre une parole qui le libère et l’aide à rejoindre son existence. Retrouver confiance en soi-même et dans la vie passe aussi par la pédagogie de l’espérance chrétienne. Une espérance qui nous ouvre un avenir avec Dieu et qui nous enracine dans le désir de trouver notre bonheur avec le Christ dans la vie éternelle en nous appuyant sur la grâce du Saint-Esprit. Les Béatitudes nous tracent le chemin à travers les épreuves que nous rencontrons afin de rejoindre le Christ et de commencer, dès à présent, de vivre spirituellement ce qui nous est promis. L’espérance en la vie éternelle nous éclaire et c’est à partir du Christ ressuscité que nous avons à reconsidérer notre vie. C’est en lui et dans l’aspiration au bonheur inscrite par Dieu dans le cœur de tout homme que celui-ci trouve la force pour changer sa façon de vivre. L’homme laissé seul avec son malheur et son errance, sans autre vis-à-vis qui l’appelle à se lever, à tourner son regard et à recevoir la parole de Dieu qui est amour, aura du mal à se libérer spirituellement d’une image qui le réduit à ce qu’il fait. Il ne cesse de projeter dans l’avenir sa situation présente alors que le Christ nous montre qu’il s’agit de changer de perspective pour trouver la vie. Consentir à la vie est un acte d’amour. Il s’agit de rejoindre l’amour que Dieu nous donne malgré les épreuves de l’existence que le Christ a partagées jusqu’à la croix. Éduquer au sens de la personne, de la liberté et de la responsabilité n’est-ce pas chercher à accomplir la vie qui nous est donnée et à recevoir ce que Dieu veut encore nous offrir. A tous ceux qui disent comme le psalmiste dans la tristesse : « Combien de temps aurai-je l’âme en peine, le cœur attristé ? » (Ps 12, 3), le Christ répond : « Je suis venu pour qu’ils aient la vie et qu’ils l’aient en abondance » (Jn 10, 10). Père
Tony Anatrella [1] Jean-Paul II, discours à l’occasion de l’Angélus du dimanche 20 juillet 2003 à Castel Gandolfo. [2] Giorgio La Pira, La valeur de la personne humaine, Paris, Mame, 1962. [3] Jean-Paul II, La splendeur de la vérité, Paris, Mame / Plon, 1993, n. 86. [4] Op. cit. n. 87. [5] Op. cit. n. 32 [6] Op. cit. n. 32 [7] « Les relations Église-État en France. De la séparation imposée à l’apaisement négocié » Conférence prononcée le 12 novembre 2001 devant l’Académie des Sciences Morales et Politiques de Paris, publiée par Documents Épiscopat n° 17 de décembre 2001. (Bulletin de liaison du Secrétariat de la Conférence des Évêques de France, 106, rue du Bac F. 75341 Paris Cedex 07) [8] Jean-Paul Costa, vice-président de la CEDH, auditionné par la commission française sur la laïcité, journal Le Figaro du samedi 18 et dimanche 19 octobre 2003. [10] Cf. Henri de Lubac, Surnaturel, Paris, DDB (1991) 2000. [11] Cf. Idem, Le mystère du surnaturel, Oeuvres complètes XII, Paris, Cerf, 2000. |